L’architecte de la vengeance / Tochi Onyebuchi

L’architecte de la vengeance / Tochi Onyebuchi

couverture du roman l'architecte de la vengeance de Tochi Onyebuchi

Ella a un don. Quand elle regarde un enfant, et avant que son nez ne se mette à saigner, elle sait s’il va devenir infirmier en gériatrie ou s’il va mourir avant l’âge de onze ans, étendu sur un trottoir, les yeux vers le ciel, fauché par l’incompréhensible guerre des gangs qui ensanglante son quartier depuis toujours. Pirus, Crips, Bloods… la violence a tant de noms à Compton. Quand Kevin, son frère, voit le jour en 1992, pendant les émeutes provoquées par l’acquittement des policiers impliqués dans l’affaire Rodney King, Ella sait déjà que sa famille va déménager de la Californie pour Harlem et qu’elle tiendra bientôt dans sa main sa première boule de neige. Mais quitter l’endroit d’où l’on vient ne permet pas toujours d’échapper à la violence et à l’injustice. Ella a un don ; pour elle, pour Kevin, pour l’Amérique, sans doute le temps est-il venu de l’utiliser.

Avis : Alors, alors… Ça va être compliqué de parler de L’architecte de la vengeance ; d’en parler bien. Car c’est un roman sur la colère, c’est un cri de rage. C’est un mode de vie, c’est le cycle de l’injustice, c’est la discrimination raciale institutionnalisée et la violence qui en résulte qu’il dénonce.

Nous suivons Ella et Kevin, un frère et une sœur qui vivent à Harlem. Kevin est connu dans le quartier comme le « bébé de l’émeute » car il est né pendant les émeutes de 92 qui ont suivi l’acquittement des agresseurs de Rodney King. Ella, elle, a un don. Elle peut voir le destin qui attend les personnes qui croisent sa route. Et plus elle grandit, plus sa colère monte, plus son don se développe, ne se limitant plus à la prescience, mais impactant les choses autour d’elle. La rendant dangereuse, même pour les siens.

Elle cherche le mot qui fera comprendre à sa mère à quel point la violence est envahissante, à quel point elle déteste avoir à se cacher dans le placard chaque fois qu’il y a du gang dans l’air, à quel point elle déteste savoir à son âge ce que signifie le fait d’habiter dans une zone Hoover, ou d’imaginer quasiment en permanence les choses horribles qui vont arriver aux garçons d’ici, ce qui l’empêche de penser à tout le reste – au mot qui décrira ce qui lui ronge tout le temps les intestins et la manière dont le sol gronde sous ses pieds chaque fois qu’elle saigne du nez, comme si la terre allait ouvrir sa gueule et tout engloutir.

Le style de Tochi Onyebuchi est brut. Le roman est court, et pourtant il est très dense. Intense à certains moments, lénifiant à d’autres. C’est une œuvre politique. Un roman engagé d’un homme en colère, qui traduit en image celle de tout un peuple, celle des Noirs Américains. Le personnage d’Ella personnifie cette colère, cette rage qui monte, prête à exploser.

Honnêtement, je ne suis pas sûre d’avoir toujours tout compris, mais j’ai été touchée. L’éditeur et la traductrice ont en plus fait le choix d’être fidèles au texte d’origine : il est livré tel quel, sans qu’aucune note de bas de pages ne vienne expliciter certains faits ou lois. Seuls les 2 articles de fin, toujours de Tochi Onyebuchi, permettent de contextualiser le titre. L’auteur y parle de son expérience personnelle ; de ce qu’il est, de ce qu’il voit, de ce qu’il vit et de comment ça l’affecte. J’ai trouvé le deuxième particulièrement émouvant.

L’architecte de la vengeance n’est pas un appel au calme. Au contraire, c’est un appel à la révolte.

Le monde dans lequel nous vivons n’est jamais sans impact sur celui que nous créons.

Roman publié aux éditions Albin Michel (Imaginaire) – Traduit par Anne-Sylvie Homassel
Lauréat du World Fantasy Award 2021 et du New England Book Award for Fiction 2020.

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