Ces femmes là / Ivy Pochoda

Ces femmes là / Ivy Pochoda

Couverture de Ces femmes là d'Ivy PochodaWest Adams, un quartier délabré de Los Angeles divisé par l’autoroute qui mène à la mer et où persistent les traces des émeutes raciales de 1992.
Dorian, Feelia, Essie, Julianna, Marella et Anneke vivent en marge, bâillonnées par le mépris et le souvenir d’un tueur en série qui, quinze ans plus tôt, a sauvagement assassiné treize prostituées dans l’indifférence générale. Mais voilà que les crimes recommencent. En l’espace de dix-huit mois, quatre femmes sont retrouvées la gorge tranchée et la tête recouverte d’un sac plastique dans une ruelle du quartier.
Dans ce roman noir, qui bouleverse tous les codes du genre, Ivy Pochoda place les victimes au centre de l’histoire et fait entendre la voix de celles que personne n’écoute, dans un monde qui veut détruire leur corps et les réduire au silence.

Avis : L’histoire de ces 6 femmes, entremêlée de beaucoup d’autres vies, dans West Adams, une banlieue chaude de Los Angeles vous emmènera aux frontières du supportable avec brio et compassion mais sans concession. Il y a 15 ans, 13 femmes « de la rue »  ont été assassinées. L’enquête a t elle été menée correctement ? Et que dire des récents meurtres dans ce même quartier ? Quelles sont les vies des filles et femmes de West Adams ?  Quels choix ont-elles eu? Quels choix s’offrent ils encore à elles ?

Feelia, en italique, nous fait faire des bons dans le passé. Cette ancienne prostituée a réchappé de peu à une tentative de meurtre par étranglement ET ouverture de gorge. Rien que ça… mais depuis tout le monde la croit folle alors que peut être pas ? Dorian, une cinquantenaire, y a perdu sa fille, Lecia . Elle a été tuée de la même manière que Feelia en a réchappé, il y a 15 ans. Alors que d’après Dorian, sa fille ne faisait pas partie des prostituées, tuées à ce moment là. Dorian traine sa peine en essayant de protéger certaines des filles qui traînent dans les rues et en leur proposant sa « comfort food » dans laquelle elle met tout son cœur. Parmi celles que Dorian essaie le plus de protéger (contre elle-même surtout !), il y a justement Julianna ou JuJubee, c’est selon ce qu’elle fait. Soit elle redevient Julianna, une jeune fille qui essaie de s’en sortir sans le striptease et se voit comme une future grande photographe. Soit elle est Jujube, celle qui se drogue pour bosser dans les salles arrière du Fast Rabbit, un bar à danseuses (qui vont plus loin que le striptease parfois…). Car il se trouve que Lecia, la fille de Dorian la baby-sittait quand elle est morte.

Mais le portrait de ce quartier et de la violence qui  y est faite aux femmes, ne serait pas complet sans les 3 dernières. Marella, jeune femme dont la famille d’origine sud américaine et sud africaine, a été envoyé plus jeune dans des internats et chez sa tante pour avoir une meilleure éducation et moins de chance de « trainer » avec les autres filles du quartier. C’est la voisine de Julianna mais elles ne se connaissent comme pas. Elle veut devenir artiste. Mais à des parents étranges. Dont Anneke, sa mère, qui juge tout le quartier. Alors que, visiblement, même sous son toit, la violence est présente… Et enfin, la lieutenante de la police aux mœurs, Essie une jeune latina qui a eu la triple malchance d’avoir pour coéquipière une arriviste, un mari qui essaie de se sortir comme il peut (mais mal) de l’accident qu’ils ont eu il y a 2 ans et enfin, une génétique farceuse puisque tout le monde la prend pour une gosse, tellement elle est petite. Elle est pourtant la seule à bien faire son métier, à recoller les morceaux épars des diverses conversations qu’elle a avec Ces femmes-là.

Ainsi avance ce roman, sur les multiples facettes des habitantes de ce quartier : mère douloureuse, mère anxieuse, flic, prostituées sur le trottoir, strip-teaseuses, jeunes filles à la croisée des chemins, jeunes femmes dans le besoin… qui bascule dans cette économie violente de la prostitution et pourquoi ? Comment vivre avec cette dichotomie d’être une mère mais aussi une prostituée ? Comment survivre à des traumatismes : mort d’un proche, non écoute de la part des flics, peur d’aller travailler, peur pour ses filles, tentative de meurtre…

Ce sont ses fragments de vie, si réalistes, si douloureux et si émouvants qui donnent toute la force féministe à ce livre. Ivy Pochoda y délivre une fresque humaine bluffante et qui nous retourne viscéralement. Mais il ne faut pas l’oublier, ce whodunit diabolique (et presque de l’ordre du thriller tellement on est pris dans l’enquête et on croise les doigts pour que rien n’arrive à aucune d’entre elles, hélas…) a été classé parmi les meilleurs thrillers de 2020 par le NYTimes. Et avec raison.

Avec Ces femmes-là, rien que le titre est un avertissement. Le péjoratif en suinte alors que Ces femmes-là sont mères, filles ou sœur de… et qu’on juge bien trop vite nos voisines, collègues ou simplement inconnues croisées dans la rue. Vêtements, coloration, attitude… tout le monde passe au crible tout le monde. Et cette violence là est une des souches du reste. Le reste étant la violence verbale puis physique que l’on impose aux femmes : si tu es habillée trop sagement : tu es mal baisée,  pas assez :t’es une pute…et puisque t’es une pute, fais le, deviens le.

Et enfin, ce que réussit si bien Ivy Pochoda, c’est de nous plonger dans les questionnements et la psychologie de ces femmes. Et de voir comment le groupe, ou la société les brisent. En une seule fois, ou par petites touches… ou ne les brisent pas, justement mais en font des femmes en colère. Il y a tout un pan d’activisme dans ce roman. Avec une histoire en fond, de black live matters qui vient rajouter une couche de violence societale raciale à celle du genre.

Ce livre est à savourer même s’il est acide et même acride des larmes et des pulsions brulées aux codes austères d’une masculinité toxique qui pousse à une sexualité outrancière. Une démonstration féministe dans un écrin de polar. Merci Ivy !

Roman publié aux éditions Globe – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Adélaïde Pralon.

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