La braise en héritage / Claire Vergier  

La braise en héritage / Claire Vergier  

Couverture de La braise en héritage de Claire Vergier  Dans un village du duché de Savoie, les habitants font toujours appel à la veuve Catherine pour soigner leurs maux. Mais quand la guérisseuse échoue à endiguer l’épidémie qui décime les hameaux, elle subira un sort qui se répercutera sur des générations.
Chamane hippie, première étudiante en médecine en pleine Commune de Paris ou infirmière de la Grande Guerre, chacune des femmes de la lignée de Catherine marquera l’Histoire de son empreinte. Leur passionnante saga familiale traverse près de quatre siècles, en France et outre-Atlantique. Des femmes fortes, toutes traversées par l’envie d’aider les autres en leur apportant du soin, sous toutes ses formes.

Avis : Voici le 2eme livre pour le prix des lectrices de VOXE que j’ai lu. Il coche toutes les cases pour moi : saga d’une ligné féminine et féministe au travers de toutes les époques depuis 1669 c’est-à-dire période où on brûlait des sorcières comme on respire, en passant par la révolution, la commune, la peste à Marseille, l’alunissage et les 2 grandes guerres en arrivant en 2024 où une kiné  (oui oui comme moi !!!) prend son envol et vit sa vie de jeune fille avec ses amies.  

Je n’ai pas lâché ce livre car toutes ces femmes liées au travers du temps et de la génétique avaient une profondeur, des aventures et une pluralité puissante 

Il y a d’abord Catherine, la « sorcière de base » dixit moi, puisqu’elle vit seule (à savoir sans homme) avec sa petite fille Jeanne dans la forêt et a déjà repoussé les avances d’un homme puissant… elle guérit ou apporte du réconfort par ces décoctions et emplâtres fait avec des plantes qu’elle a ramassées et appris à sa petite fille. Elle accouche ou délivre d’une grossesse toutes celles qui lui demandent. Et donc lors d’une épidémie, elle va se retrouver mise en cause… Ce personnage est calqué sur Michée Chauderon, une guérisseuse connue pour avoir été la dernière brulée en Suisse. 

« Sous les mains de Catherine, la vie avait retrouvé son chemin. Et il faudrait attendre la nouvelle année pour qu’un autre cri bien plus effroyable, vienne à nouveau déchirer l’ai alpin. » 

Puis vient Jeanne, qui va surmonter son amnésie dûe au traumatisme vécu avec sa grand-mère et qui va sauver son amie et elle-même d’une vie de soumission aux hommes en devenant religieuse soigneuse… entre autres ! 

 « Désormais Jeanne vivrait comme sa grand Ma l’aurait souhaité : sans obéir aux ordres de qui que ce soit ». 

Vint ensuite La fauve, qui a su faire fructifier le savoir de ses ancêtres sur les plantes et l’aide aux femmes. Et qui malgré une vie rocambolesque et de nombreux problèmes liés aux hommes de sa vie, a réussi à obtenir une certaine liberté… qui finira comme souvent malgré tout par la faire condamner… 

« Être sous-estimée m’a sortie de bien des pétrins ». 

Nous passons une génération pour arriver à Margot, qui se réinventera sous le nom d’Ambre Fayard, une somnambule guidée par son mari, un docteur qui pratique l’hypnose… cet homme jaloux va découvrir un secret et mener Ambre à l’asile. Ici, Claire Vergier s’est inspirée librement de la voyante Marie-Anne Lenormand. 

« Et alors que Charles finissait d’enfoncer la porte et se précipitait à la fenêtre, leurs 3 corps terminèrent leur chute sur le pavé des saints pères ». 

Rose, la fille d’Ambre aura presque la même vie que Rosa Bonheur, une peintre française qui eut une vie assez originale pour son époque avec ses amours lesbiennes, sa reconnaissance en art et sa légion d’honneur  

 « Vivent en compagnonnage afin d’échapper à l’obligation du mariage. » 

« autorisons la demoiselle Rose Casseli (…) à s’habiller en homme pour cause de santé, sans qu’elle puisse, sous ce travestissement, paraitre au spectacle (…) » 

Puis on arrive à la vie de Madeleine Brès, qui fut la première femme à pouvoir entrer à l’université de médecine. Et c’est avec la vie de Madeline Crais que nous la vivons par l’imaginaire bien documenté de Claire Vergier. Elle parvient à passer le bac alors qu’elle a déjà ses enfants et que son mari est bien sympa de la laisser étudié et emmène les enfants aux cours privés. Elle sauvera beaucoup de monde lors de la guerre contre la Prusse. Mais renoncera à continuer de se battre pour passer le concours de l’internat (qu’on lui refuse toujours) malgré ses nombreux sauvetages.  

« Le flambeau est entre tes mains, Didine. Ne renonce jamais à aller plus loin. » 

Cette Edith, dite Didine, renaitra dans sa vie de femme, sur le tard, lors de la première guerre mondiale en étant infirmière au front puis pour aider les soldats à se remettre de ce que l’on appelait pas encore le choc post traumatique… belle histoire d’amour et de renaissance ! 

« Le feu d’artifice commence (…) de part et d’autres de la pièce, des soldats étaient à terre, cherchant des tables sous lesquelles se planquer. Certains pleuraient et appelaient leur mère, tandis que les détonations éclataient dans le ciel. » 

Une génération est sautée à nouveau pour laisser la place à 2 sœurs : Marthe et Josette qui vont entrer en résistance pendant la seconde guerre mondiale ! Quelle courage et quel engagement de soutenir les femmes et filles dans leurs choix les plus difficiles pendant cette période trouble… 

« Quand j’en aurai fini avec cette Résistance, crois moi je combattrais pour les femmes. » 

Il ne nous reste que 2 femmes : Gisèle qui va parcourir sa psyché par des drogues, notamment l’ayahuasca. Le chapitre le plus clivant de ce livre d’après l’autrice Et enfin, Emma qui finit dans l’Epilogue, cette lignée de guérisseuses et de femmes qui ont essayer d’être le plus libre possible selon leurs capacités, sexualité, caractère ou époque. 

« Au fils des chansons, elles se prennent dans les bras, ( …) hurlent les parolesde leurs hymnes favoris. (…) Cette nuit, ce cri s’élèvera dans les airs, pour s’en aller à son tour rebondir de ville en ville, de siècle en siècle. » 

La puissance du parcours de toutes ses femmes et le travail de recherche qu’a mené l’autrice sont remarquables. 

J’ai été emportée par chacune des histoires avec une préférence pour Catherine, La fauve, Rose, Marthe et l’optimisme d’Emma.  

« Il est des cris capables de ricocher de siècle en siècle, de village et village. » 

Le lien entre toutes ces femmes, au-delà de la génétique, est un don de guerisseuse et/ou d’artiste. Qui touche celles et ceux autour d’elles. J’ai beaucoup aimé leur diversité mais aussi leur ressemblance. Et par-delà le temps, un lien puissant , La Braise car elles sont coupeuses du feu aussi. C’est aussi ce qui m’a intéressé dans ce livre, qui reste à la frontière du fantastique sans jamais y tomber. Entre psychotrope, traumatisme, et psyché, un certain écho de ce que d’autres subissent. 

Le niveau de langage s’adapte avec les époques et les niveaux d’études de ces femmes. Les descriptions des évènements et des lieux montrent une attention aux détails remarquable. Cela rend ce livre vivant, vibrant et hautement instructif. Ainsi que, je l’ai déjà dit, addictif ! 

Merci Claire Vergier pour ce roman bien construit, émouvant et intelligent qui montre à petite touche un activisme progressivement doux et positif. Alors qu’il est au début, intense et violent car tellement nécessaire. Cela produit de l’apaisement mais une envie de continuer à faire bouger les lignes quand même ! 

Roman publié aux éditions du Seuil. 

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