Interview d’Alain Dodier

Interview d’Alain Dodier

Jérôme K. Jérôme Bloche est une de mes BD préférées. Je la lis depuis presque aussi longtemps que je me souvienne. Et cette année, Jérôme a 40 ans ! Pour l’occasion, j’avais envie de marquer le coup, et de rendre hommage à ce héros qui m’a fait passer tant de belles heures, avec une interview d’Alain Dodier, l’un des créateurs, avec qui j’ai eu le grand plaisir de m’entretenir. Mais aussi avec un article dédié sur Iznéo : Jérôme K. Jérôme Bloche , 40 ans et pas une ride !

  • Pouvez-vous revenir sur la genèse de Jérôme ? Comment est-il né et pourquoi avoir choisi ce nom compliqué de Jérôme K. Jérôme ?

Raconter une histoire policière était une évidence pour moi. J’avais déjà fait beaucoup de tentatives en ce sens, en dessin comique puis en dessin réaliste. Mais c’était resté à l’état d’ébauches. Jusqu’au jour où j’ai fait la connaissance de Makyo, qui s’appelait encore Pierre Fournier à l’époque.
Pierre et moi sommes originaires de la même ville, Saint Pol sur Mer, près de Dunkerque. Nous nous sommes rencontrés par hasard à bibliothèque municipale où J’étais en train de dessiner sur un coin de table à partir de documents trouvés sur place. Inutile de dire que le sujet de la conversation était tout trouvé : deux gars d’une même région qui veulent faire de la bande dessinée, vous pensez ! Bref, nous avons très vite décidé d’unir nos efforts et de collaborer. Cela a été d’autant plus profitable que nous étions complémentaires : lui était plutôt un raconteur d’histoires et moi j’étais plus intéressé par le dessin. Après pas mal de projets refusés Spirou (pour lequel nous rêvions de travailler) nous avons fini par collaborer avec un hebdomadaire parisien qui venait de se créer : Pistil. Quand Pistil a mis la clé sous la porte après quelques 2-3 ans nous nous sommes retrouvés au chômage. C’est alors que j’ai décidé de passer au dessin réaliste (jusque-là je pratiquais plutôt le dessin comique style « gros nez ») et que j’ai demandé à Pierre de trouver une idée d’histoire policière avec un détective privé. L’idée était de réussir à convaincre Spirou qui était une sorte de Saint Graal pour nous. Je me souviens lui avoir dit : « tu as tout le temps pour trouver une bonne idée, tu as jusqu’à demain. Et le plus marrant c’est qu’il est arrivé le lendemain avec une idée de synopsis et les 6 premières pages découpées de la première histoire de Jérôme, « L’ombre qui tue ». Là-dessus il fallait lui trouver un nom, à notre détective. Notre atelier occupait le grenier d’une grande maison où nous habitions à plusieurs. Beaucoup de gens venaient s’installer là pour lire si bien que nous nous retrouvions avec pleins de bouquins dont nous ignorions la provenance. Un de ces bouquins s’appelaient « 3 hommes dans un bateau » de Jérôme K. Jérome. Et Pierre a dit « tiens c’est marrant comme nom : Jérôme K. Jérôme !. On va lui accoler un nom de famille en plus, comme ça, ça fera moins emprunt. On va faire Jérôme K. Jérôme Bosch, comme le peintre néerlandais du 15ème siècle ». Comme je trouvais que dans Bosch il y avait une connotation un peu trop seconde guerre mondiale on a finalement opté pour Bloche, comme l’écrivain américain Robert Bloche. Ce qui a donné Jérôme K. Jérôme Bloche ! L’avantage avec un nom si compliqué, c’est que si le lecteur a le courage de le lire jusqu’au bout, il ne devrait plus l’oublier ! C’était donc une sorte de pari, qui s’est révélé finalement payant car lorsque les premiers albums sont sortis, à la question « d’où vient le nom de votre héros » la genèse du nom de notre héros me permettait de répéter plusieurs fois Jérôme K. Jérôme Bloche en interview.
Donc nous sommes allés à l’assaut du château, de la forteresse Spirou qui avait jusqu’alors refusé tous nos projets et ce jour-là notre destin a basculé : le rédacteur en chef Alain Dekuyssche a dit oui !
Nous étions dans la place. Après ça nous avons proposé une deuxième histoire et, comme on ne nous disait pas d’arrêter, on en a proposé une troisième…. Et puis le rédacteur en chef a changé. Philippe Vandooren est arrivé. Il était l’auteur d’un ouvrage édité chez Marabout et qui s’intitulait « comment on devient créateur de Bandes dessinées » et que j’avais dévoré comme beaucoup de dessinateurs en herbe. Il n’y avait pas d’école de BD dans mon coin, si bien que je ne connaissais rien à l’aspect technique pour faire une bande dessinée. Je dois énormément à ce petit livre. Donc inutile de dire que, d’emblée, j’ai trouvé Philippe très sympathique. Nous sommes très vite devenus amis. C’est à cette époque que je me suis chargé pour la première fois du scénario du Jérôme suivant : « Passé recomposé ».

jerome k jerome bloche sur son solex

  • Justement, comment se fait-il qu’après vous ayez continué seul, que s’est-il passé ?

Makyo, entretemps, avait écrit « Balade au bout du monde » pour Laurent Vicomte (qui travaillait aussi à Pistil, où on avait fait nos premières armes). L’album, édité chez Glénat, a eu très rapidement un énorme succès, si bien que Pierre est devenu un scénariste très sollicité. Il s’est retrouvé très vite débordé de travail et il m’a proposé de faire le scénario du Jérôme suivant. Tout ce que j’avais à mon crédit en matière de scénarios c’était des gags en une ou deux pages et 2-3 histoires complètes de 6 pages. Rien qui me préparait à entamer l’écriture d’une histoire en 46 pages. Mais, bon ! avec toute l’inconscience de la jeunesse je suis parti la fleur au fusil. Ça a donné « Passé recomposé ». J’ai découvert que je pouvais écrire des histoires longues, et comme il se trouve que cette histoire a plu, ça m’a donné confiance en moi. Pierre multipliant les collaborations, je me suis retrouvé à faire d’autres scénarios en partant des fausses pistes laissées par les scénarios précédents.

  • Comment construisez-vous les histoires de Jérôme ? Est-ce que vous partez d’un thème que vous avez envie d’aborder ?

Non, je pars avec aucune idée préconçue… Je me dis : « Oh ! L’histoire que je viens de finir de dessiner se passait à Paris, j’aimerais bien changer de cadre et que la suivante se passe à la montagne, sous la neige ». Finalement au bout de 4 mois d’écriture je me retrouve à dessiner une histoire qui se passe dans le 18e arrondissement de Paris, et tant pis pour le dessinateur !
Côté pratique je reprends mes carnets des années précédentes, je me replonge dans toutes ces notes qui n’ont rien données, toutes ces pistes que j’ai abandonnées. Et quand je reprends une de ces pistes, je sens l’enthousiasme qui commence à monter, et je développe ce que je crois être la bonne idée sur des pages et des pages. Et puis au bout d’une quinzaine de jour l’enthousiasme commence à retomber, et puis je me lasse, je commence à m’ennuyer, j’abandonne. Je me replonge dans mes carnets (certaines de ces notes ont parfois plus de 20 ans) jusqu’à ce que je trouve une autre piste et c’est reparti !… Et ainsi de suite jusqu’à ce que je trouve l’IDÉE ! C’est fastidieux comme processus mais je n’en connais pas d’autre. Tout ça contribue à réveiller la partie « scénariste » de mon cerveau qui s’était assoupie durant tout le temps où je me consacrais au dessin. Quand je dessine je n’utilise pas la même partie du cerveau. Je comparerais cette partie du métier à un vieux bordeaux qui vieillit gentiment en fût de chêne. Le scénario c’est plutôt champagne, ça pétille, ça fait des bulles. Et les bulles au bout de 15 jours, bof !

  • Dans les premiers albums on présente Jérôme comme un fan d’Humphrey Bogart, pourtant avec son solex et ses lunettes rondes il est le contre-pied de cette icône glamour du cinéma. Pourquoi l’avoir représenté ainsi ?

C’était l’idée ! Adolescent, j’imaginais des histoires avec des personnages d’espions, de policiers avec, toujours, un décalage fantaisiste. J’aurais du mal à dessiner un héros avec une belle mâchoire carrée, le regard bleu acier sous des sourcils froncés, imperturbable devant le danger. Un héros quoi !
Il était évident, quand on en a discuté avec Pierre, qu’on allait faire de Jérôme un détective privé. Pourquoi Bogart ? j’imagine que ça vient de l’époque où je regardais les films noirs qui passaient au cinéma de minuit, sur la 3. De là j’ai établi une sorte de mythologie personnelle. Donc, quand il s’est agi de créer ce personnage, on est partis de Bogart, et on a pris le contre-pied. Jérôme a gardé le trench-coat, le chapeau mou, mais ça s’arrête là. Il n’a pas le permis de conduire. On l’a donc fait rouler en solex car, dans les années 80 le solex était complètement désuet. Et puis je l’ai chaussé de baskets pour faire jeune, et lui ai mis des lunettes pour faire étudiant attardé, ce qui souligne son un air d’être toujours un peu à côté de la plaque.

  • Quand on lit les Jérôme, je trouve certaines séquences très cinématographiques, avec un déroulé pas à pas. Du coup je me demandais si c’est comme ça que vous le voyez : comme un film qui se déroule dans votre tête ?

Non ! Ça doit être dû au fait que BD et cinéma sont très proches. J’imagine que, pour le cinéma, l’écriture ne doit pas être très différente de celle la BD. Peut-être est-ce dû aussi au fait que mes planches sont montées de façon classique, en gaufrier : elles se divisent en 4 ou 5 bandes divisées en leur milieu par une verticale, ce qui fait 8 ou 10 cases. Chaque case pouvant dans ce cas suggérer l’écran fixe d’un écran de cinéma. Cette façon de faire confère, à mon sens, une grande lisibilité, qui est une de mes préoccupations principales.
Mais je ne pense pas cinéma quand je travaille. La bande dessinée suffit amplement à mon bonheur.

  • Justement, Jérôme a fêté cette année ses 40 ans, comment vit-on 40 ans avec le même personnage ?

Comme ça, en étant une sorte d’imbécile heureux. Je n’ai pas sitôt fini une histoire que je passe à la suivante. À une époque c’était la mode des one-shot, ou des mini-séries en 3-4 albums. De nos jours la mode est aux romans graphiques. Pour ma part j’ai toujours été attaché à l’esprit de série à l’ancienne, avec un héros récurrent, style Ric Hochet ou Gil Jourdan, un personnage central entouré de personnages secondaires dont les rôles prennent de plus en plus d’importance au fil des épisodes.
Cela dit on me pose souvent la question : « tu n’as pas envie de te détendre un peu en faisant autre chose ? » Au secours ! Surtout pas ! Ça ne va pas me détendre, tout au contraire ! La seule chose qui pourrait m’obliger à arrêter, c’est que la série ne marche plus, qu’il n’y ait plus de lecteurs. Mais tant que ça semble plaire, je suis heureux de continuer. Là, je suis tout excité car je viens de terminer le scénario de ma prochaine histoire. Il n’y a plus qu’à la dessiner. Le plaisir est intact, peut-être même plus fort.

  • Est-ce pour ça que les albums sont de plus en plus longs ? Ils faisaient au départ 48 pages, et là pour le dernier, nous sommes sur un format de 70 pages. C’est parce que vous avez de plus en plus de choses à raconter ?

Quand j’ai débuté le nombre de pages était imposé. Ce devait être 46 pages maximum, point. Ce qui fait que, dans mon premier scénario, il y a beaucoup, beaucoup de textes explicatifs dans les dernières pages. L’idéal aurait été de le faire en 52 pages mais ce n’était pas possible alors, question de coût de fabrication.
Cela dit mes récits ne seront pas fatalement de plus en plus long. Celui que je viens de terminer fera 52 pages. 52 pages « seulement ». Ça va être une balade de santé pour le dessiner.

  • Dans le tome qui vient de sortir, Et pour le pire, il y a une évolution importante, avec cette et pour le pire de alain dodierquestion qui semble enfin vouloir trouver une réponse : Jérôme va-t-il épouser Babette ? Et pourtant, la question reste posée.

Oui, cet album n’apporte pas la réponse à cette question. C’est comme pour le permis, il faut laisser quelques questions en suspens. En fait je me suis imposé ces 2 thèmes parce qu’en dédicace on me posait souvent la question. Je me suis dit que j’allais les traiter toutes les deux en une histoire. J’ai réussi à résoudre le problème après toutes les hésitations et les questionnements dont je vous ai parlés plus haut. Cela dit, l’idée du cauchemar dans le cauchemar, avec Jérôme qui se réveille finalement à l’hôpital, ça faisait une bonne quinzaine d’années, que je la trainais.

  • Si j’ai bien compris vous avez donc déjà écrit le scénario du tome suivant. Vous pouvez nous en parler un petit peu, nous dire de quoi ça va parler ?

Tout commence quand la petite fille de cette femme de ménage fait tomber son doudou dans le soupirail d’une villa cossue située en haut de la butte Montmartre. Bizarrement la maîtresse de maison, une ancienne pianiste qui a eu son heure de gloire avant l’accident de voiture qui a mis fin à sa carrière 20 ans auparavant, va avoir des réticences à aller le récupérer dans la cave. Jérôme va évidemment se retrouver impliqué de manière indirecte dans cette histoire.
Trouver une idée relève toujours pour moi du miracle et je suis content qu’il se soit produit une nouvelle fois. Maintenant je vais recoiffer ma casquette de dessinateur et c’est reparti pour un an… minimum.

Merci Alain !

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