Interview d’Emmanuel Chastellière

Interview d’Emmanuel Chastellière

Cofondateur et rédacteur en chef du site Elbakin.net, traducteur (entre autres romans) de l’excellent dyptique d’Aliette de Bodard, Emmanuel Chastellière est maintenant aussi auteur, avec deux parutions à son actif : Le village et Célestopol. Il revient ici sur cette dernière et sur son actualité.

  • Traducteur, chroniqueur et maintenant auteur ? Est-ce quelque chose dont vous aviez toujours eu envie ? Qu’est-ce qui vous a poussé à sauter le pas ?

couverture de le village de emmanuel chastelliereÀ la base, j’ai en effet toujours eu envie de raconter des histoires, avant même ma découverte du Seigneur des Anneaux et de Dune autour de 12 ans, mes deux grandes claques dans le domaine de l’imaginaire. C’est un sentiment qui est devenu plus sérieux pour moi quelques années plus tard, un temps… avant de disparaître pendant près de dix ans. Il faut dire que la traduction reste mon métier et c’est une activité extrêmement chronophage ! Et quand on traduit, on est parfois tellement plongé dans l’univers de quelqu’un d’autre que ça peut vous étouffer, et, dans mon cas, couper votre élan.
Mais après avoir fêté mes 30 ans et en me rendant compte que j’avais dû lire et chroniquer des centaines, voire des milliers de romans en quinze ans, je me suis dit qu’il serait tout de même vraiment bête de ne pas tenter au moins une fois ma chance, sérieusement, quitte à me confronter à une réalité forcément plus dure qu’une simple rêverie. Je crois qu’avec le temps, renoncer serait devenu un regret particulièrement pesant. C’est comme ça que je me suis mis à réfléchir à plusieurs histoires potentielles, avant de me concentrer sur celle qui a donné Le village.
Ensuite, on dit que l’appétit vient en mangeant… et c’est un dicton qui s’est vérifié ! Pour le moment, je touche du bois.

  • Sur votre site, vous expliquez que Célestopol est né suite à la nouvelle Fly me to the Moon, qui est l’une des dernières du recueil. Comment l’avez-vous construit après ça ?

Avec cette nouvelle, publiée dans l’anthologie Gentlemen mécaniques, j’avais déjà le cadre de cette ville sous cloche bâtie sur la lune, le personnage du duc (dans l’ombre…), et quelques-unes des thématiques que l’on retrouve dans le recueil.
À partir de là, j’ai commencé à réfléchir à ce que j’avais envie de retrouver dans Célestopol, ce que j’aimerais découvrir dans les rues de cette cité et parfois ailleurs. Les pièces du puzzle sont arrivées très vite. En général, j’ai deux axes de développement pour mes histoires. Soit un personnage m’apparaît et c’est lui qui me « dicte » ce qui va se passer, soit une idée sur laquelle repose ensuite toute l’histoire. Il y a justement un peu des deux dans le recueil.
Ensuite, il a fallu bien sûr remettre ces pièces dans l’ordre ! C’est ce que j’ai fait dans le cadre d’une période de maturation de quelques mois, avant de passer à la rédaction des nouvelles les unes après les autres. J’ai par exemple très vite voulu que le recueil puisse – en partie du moins – se lire comme un roman. D’autres éléments ont cependant évolué, entre mon idée initiale et la version finale. Je pense au personnage de Wojtek, l’ancien soldat blessé à mort, dont la conscience a été transférée dans un corps d’ours. Au départ, il devait devenir un automate, mais je me suis dit que la cité n’en manquait pas !
C’est tout de même un projet un peu fou qu’un tel livre et, quitte à avoir la chance de pouvoir développer un univers comme celui-ci sans la « contrainte » d’écrire un roman, j’ai donc essayé d’en profiter pour faire ce que je souhaitais vraiment.
Avec le recul, je me suis aussi aperçu que certaines thématiques (l’absence, la dimension inéluctable, inexorable de certains départs, des histoires sentimentales parfois condamnées d’avance, la nature exacte des automates éveillés à la conscience, etc…) se sont finalement imposées naturellement à moi, sans que ce soit une volonté consciente de ma part.

Lire les premières pages de Célestopol

 

  • Une question m’a accompagnée tout au long de ma lecture : pourquoi ce lien avec l’Empire Russe ?

Oh, « simplement » parce que certains de mes auteurs préférés sont russes ! J’ai toujours beaucoup aimé cette littérature, et notamment Dostoïevski bien sûr. Les nuits blanches, dont une citation ouvre le recueil, demeure pour moi une blessure à vif et un texte magnifique, même si je reconnais que ce n’est pas le plus abouti d’un tel auteur.
Et puis, dans un autre registre, je dois dire que les cités steampunk (même si je ne revendique pas du tout ce terme concernant Célestopol, ou alors il faudrait peut-être inventer un nouveau terme, du « lo-steampunk » ? Je ne sais pas.) se révèlent souvent d’inspiration londonienne ou parfois parisienne, et je n’avais pas envie de faire dans la redite.

  • Il me semble qu’un retour à Célestopol est prévu en 2019, pouvez-vous nous en dire plus ? Va-t-on découvrir de quelle manière la cité a évolué après Le roi des mendiants ?

J’espère en effet revenir à cette cité dès l’année prochaine. Normalement, c’est le plan ! Couverture de Celestopol d'Emmanuel ChastellièreJ’ai en fait plusieurs projets sur le feu concernant le volet littéraire de Célestopol, dont un autre recueil de nouvelles, mais pas seulement. Je trouve que c’est un terreau vraiment riche et s’il y a une chose dont je ne manque pas, ce sont des idées. Avec Célestopol, je peux varier les ambiances, les thématiques, les clins d’œil, les hommages (y compris à une culture plus « pop » que la littérature russe, je songe à BioShock), et tout cela en restant malgré tout dans un même cadre. C’est vraiment un luxe !
Il se peut bien que l’on découvre effectivement ce qui se passe sur l’astre lunaire après la dernière nouvelle du recueil… mais pas seulement après celle-ci, là aussi. J’aime bien me promener dans la chronologie de la ville, au gré des rencontres.

  • Livre univers, Célestopol l’est de multiples façons, puisqu’après la BD, voici venir le jeu de rôle. Voulez-vous nous en parler ? Et nous dévoiler un peu ce que vous avez prévu ensuite ?

Un projet de jeu de rôle se développe maintenant depuis quelques mois, c’est exact ! Je n’en suis pas l’instigateur, même si j’en suis évidemment ravi. Pour le moment, le but est de proposer un petit scénario-test aux lecteurs – mais pas seulement à eux, il sera jouable par tous, même si vous n’avez pas lu une ligne du recueil – qui voudraient retourner dans la cité sans attendre ! Le temps de quelques soirées.
Ensuite, selon les retours que nous obtiendrons, on va continuer à travailler sur le sujet, avec peut-être des parties tests dans des manifestations dédiées à ce loisir, etc. Et puis… qui sait, démarcher les éditeurs ? J’avoue que c’est mon but. En tout cas, je trouve que c’est une façon amusante de prolonger l’aventure. En prime, ça me donne l’occasion de creuser l’univers ! La conceptrice du jeu sait en général me poser des questions inattendues qui m’obligent à des réflexions que j’avais laissées de côté jusqu’ici.
Après, ce n’est pas tout, j’ai encore des choses en stock autour de cet univers !

  • Célestopol vient récemment d’être retenu parmi 9 autres ouvrages pour le prix Révélations 2018 des Futuriales. Et avant ça, Le village l’avait été pour le prix Imaginales 2017. Deux livres et déjà deux nominations, ça ne vous met pas trop la pression ?

Oui et non ! J’ai été très surpris de la nomination du Village l’an passé au Prix Imaginales, ce serait mentir que de prétendre le contraire. Célestopol est très différent du Village, mais je me sens déjà (un peu) plus assuré sur le plan de l’écriture. En fait, j’imagine que, comme n’importe quel auteur, j’écris, certes, pour moi, mais aussi pour être lu, pour proposer aux gens des textes qui les transportent, qui les fassent vibrer, frémir… ou n’importe quoi d’autre finalement, du moment que mes histoires les touchent. Passer inaperçu, susciter l’indifférence, il n’y a rien de pire, à mon avis.
Pour faire moi-même partie d’un jury et de l’organisation d’un prix littéraire depuis quelques années désormais, je sais qu’une distinction de ce type fait toujours plaisir, sans compter la dimension « encouragements » qui va avec. Maintenant, il est certain à titre personnel que j’aimerais bien continuer sur cette lancée ! Et pourquoi pas, gagner un jour un prix, oui.

  • Et maintenant ? On ne vous arrête plus ? L’empire du léopard à paraître en avril aux éditions Critic, Poussière fantôme à venir chez Scrinéo à la même époque… Avec en plus, les traductions que vous continuez d’assurer… Vous avez eu le temps de respirer en 2017 ?

couverture de l empire du leopard de emmanuel chastellierePas vraiment, mais ce début 2018 n’est pas de tout repos non plus ! C’est même sans doute la période la plus intense que j’ai connue depuis longtemps. Cela dit, me plaindre est la dernière chose qui me passerait par la tête ; finalement, j’ai longtemps attendu tout ça, cette effervescence, et j’espère au contraire que ça continuera au moins aussi longtemps. Alors, je croise les doigts pour que personne ne m’arrête en si bon chemin…
J’ai l’impression qu’après Le village et Célestopol en 2016 et 2017, je « passe une vitesse » cette année avec carrément deux romans publiés, chez deux autres éditeurs, et il s’agit donc d’un virage important à négocier et que je compte prendre au mieux.
Pour le reste… ça ne dépend pas de moi, mais des lecteurs !

  • D’autres projets dont vous souhaiteriez nous parler ?

C’est une traduction et pas un projet « personnel », mais peut-être que les amateurs de fantasy épique qui ne seraient pas encore au courant seraient contents d’apprendre que Steven Erikson va faire son grand retour en français, au mois de mai ! Il s’agit tout de même d’un poids lourd de la fantasy mondiale, qui n’a franchement pas eu le succès qu’il mérite en France jusqu’à maintenant.
De mon côté, j’ai pas mal de projets par ailleurs, notamment des nouvelles à venir dans plusieurs anthologies, mais c’est peut-être un peu tôt pour en parler. En parallèle, je travaille sur un album de BD un peu « pulp » dans le ton, en tant que scénariste (Croyez-moi, il ne vaut mieux pas que je cherche à dessiner !). Je participe aussi à un Dictionnaire de la fantasy à paraître en fin d’année aux éditions Vendémiaire… et, concernant Célestopol, histoire d’y revenir en conclusion, j’ai également peut-être quelque chose dans mon sac qui devrait intéresser les amateurs de tarot…
Enfin, même si je vis actuellement au Québec, je serai au minimum présent en France en chair et en os pour les Imaginales d’Épinal en mai prochain ! Ce qui tombe bien, avec deux romans à paraître en avril.
N’hésitez pas à passer me voir !

Merci Emmanuel !

Et pour en savoir encore plus sur l’univers de Célestopol, retrouvez l’interview d’Emmanuel réalisée par Celindanaé.

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