Interview de Cédric Ferrand

Interview de Cédric Ferrand

Il n’y a pas très longtemps, je vous parlais avec enthousiasme d’un livre que j’avais adoré : Wastburg. Cédric Ferrand, son auteur, nous fait aujourd’hui le plaisir de répondre à quelques questions. Auteur de jeu de rôles, ancien scénariste pour le magazine Casus Belli et blogueur, il nous parle de son expérience et revient sur les particularités de Wastburg.

Comment passe-t-on d’auteur de jeu de rôle et bloggeur à auteur ? Était-ce une suite logique pour vous ?

Je ne suis pas bien différent de mes petits camarades qui ont tous un manuscrit dans leur tiroir. La seule différence est que j’ai eu assez de discipline pour le terminer et que mon passif d’auteur de jeux de rôles m’a permis d’abuser de la gentillesse d’auteurs établis en littérature après avoir fait leurs classes dans le jeu. Les deux mots clé à retenir, c’est motivation et copinage.
J’ai toujours pensé que j’avais en moi ce qu’il fallait pour écrire, ce qui m’a longtemps retenu de passer à l’acte, c’est le manque de méthode. Le déclic ne s’est finalement pas produit quand j’ai trouvé cette fameuse méthode, mais quand j’ai compris que c’était à moi de la trouver en essayant. Et ma méthode, c’est sans méthode, en gros.

Est-ce que cette non-méthode rejaillit sur la manière dont vous construisez votre histoire ? Avez-vous un plan établi pour vos personnages avant d’écrire, ou un simple arc directif et les laissez-vous ensuite prendre vie « tout seul » ?

Je me suis laissé embarquer par mes personnages, je l’avoue. À chaque chapitre, je me suis mis à changer de point de vue et à essayer de regarder la portion d’intrigue par ses yeux. Et des fois, j’ai perdu de vue mon intrigue parce que ce que vivait le personnage était plus intéressant que la simple progression narrative de l’histoire. Je ne savais jamais comment j’allais retomber sur mes pattes, je laissais le personnage vivre son bonhomme de chemin. Ce n’est pas un délire sur le mode “Mes personnages me parlent, je ne fais que raconter leur histoire”, c’est plutôt que je me mets dans leurs sabots l’espace d’un bout de vie pour essayer de comprendre leur existence sans trop chercher à imposer mon récit à moi.

Est-ce que le fait de créer des jeux vous a aidé dans l’écriture de votre premier roman ?

 

C’est paradoxalement le même boulot et pas du tout le même. Quand j’écris un jeu de rôles, je dois donner les clés au lecteur pour qu’il fasse sa propre tambouille à partir de ma création. Ça doit aller vite, je dois communiquer un maximum de choses en un minimum de mots.
Dans le roman, je dois au contraire constamment me retenir de trop déballer mon univers. Je ne suis pas là pour n’écrire que des chapitres d’exposition, je dois trouver le bon mélange entre dialogues, descriptions, actions, introspections et narration. Et puis en jeu de rôles, on se fout un peu du psychologique et de l’humain. C’est présent, je ne dis pas le contraire, mais ce n’est pas la clef de voûte du récit, traditionnellement. Quand j’écris un roman, je dois faire passer mes personnages avant le décor, alors que quand j’écris du jeu de rôles, j’ai tendance à faire le contraire.
Mais la création d’univers est la même, dans le fond. Dans les deux cas je me ballade mentalement dans mon monde inventé pour essayer de comprendre comment il fonctionne et comment les gens vivent dedans. J’aime la logique interne de ces univers.

Au final, qu’est-ce qui est plus important pour vous ? L’univers ou les personnages ? Pas forcément en tant qu’auteur, mais également en tant que lecteur ?

Je peste souvent devant les mondes en carton-pâte où j’ai l’impression que l’univers n’est pas persistant si on s’éloigne du personnage. C’est comme regarder un western en ayant constamment la confirmation visuelle que le saloon n’est qu’une façade de contre-plaqué peinte en trompe-l’oeil.
Mais si quelqu’un écrit en me disant constamment en sous-texte “Hey, hey, t’as vu, il est bien mon univers, hein, t’as vu comment j’ai bien fait ça…”, ça ne passe pas mieux.
J’aime les univers cohérents qui permettent à des personnages de solidement exister.

On sent beaucoup de maturité dans cette histoire, cela faisait-il longtemps que vous la portiez en vous ?

C’est un patchwork de mes expériences de vie. On retrouve en filigrane des imbéciles que j’ai croisés au service militaire, un écho de mon père, une image très déformée de mon beau-frère, un souvenir de promenade sur les toits de la vieille ville de Chambéry, mon expérience d’immigrant au Québec… Ça part toujours d’un truc qui m’a marqué, consciemment ou non. Ce sont des morceaux d’intimité qui ressortent de la sorte. Ma femme est capable de reconnaître certains éléments biographiques, en transparence, mais majoritairement c’est une régurgitation de trucs que je porte depuis des années. Dans certains cas, c’est cathartique, mais dans la majorité des cas ça donne juste plus de poids aux vies que je raconte.

Votre intrigue est atypique, qu’est-ce qui l’a motivée ?

Je ne voulais pas d’un héros qui se retrouve à faire des choix débiles dans l’histoire pour que je puisse justifier qu’il voit passer tous les indices de l’intrigue. Alors je suis parti sur l’idée inverse : j’ai listé les éléments que je voulais montrer au lecteur pour qu’il comprenne ce qu’il se trame dans la cité, et pour chacun d’eux je me suis dit “Et quel est le meilleur personnage pour raconter ça ?”

Vous restez très discret sur Wastburg du temps où la magie officiait, de même que sur la Déglingue, pourquoi n’avoir pas choisi d’explorer ces aspects ?

Tout simplement parce que c’est une période de la cité qui ne m’intéresse pas. C’est un passé idéalisé, dont le souvenir est déformé par la nostalgie des gens du cru. Et plutôt que de raconter l’âge d’or de Wastburg, je préfère la regarder quand tout va de travers et que c’est la crise car c’est alors une allégorie directe de notre propre situation. Toutefois, il y a sans doute de la matière pour raconter à quoi devrait ressembler logiquement une magicratie. La dictature du magistariat. Il y a peu de chances que ça tourne en utopie, par contre.

Gardez-vous dans un coin de votre tête l’idée de peut-être le faire un jour ?

Pourquoi pas, il faut éviter d’insulter l’avenir. Mais si je devais revenir dans l’univers de Wastburg, c’est plus la dimension mercenariale qui m’intéresserait. Les grandes compagnies, La Chair et le Sang…

Dans cette galerie de personnages que vous nous présentez, il n’y a aucun rôle féminin, comment cela se fait-il ?

Ça, c’est de la bêtise pure et simple de ma part. Ce n’est pas un machisme calculé et militant, c’est plus de la fainéantise mêlée à l’idée un peu débile que je ne vais pas être crédible si j’écris au féminin. Mais si j’avais lu Chien du heaume de Justine Niogret avant d’écrire Wastburg, nul doute qu’il y aurait eu des personnages féminins plus forts. C’est sans doute la plus grosse leçon que j’ai appris en publiant mon roman : tu ne peux pas te couper de la moitié du monde sous des prétextes fallacieux.

Je viens justement de lire Chien du heaume, donc ce que vous dites m’interpelle… jusqu’alors, vous pensiez que tous les personnages féminins devaient être des midinettes ?

Non, c’est juste que Justine Niogret a créé un personnage féminin qui n’est ni une mère ni une pute. Chien du heaume est femme, et pourtant elle a des préoccupations, des envies, des besoins si proches d’un homme. C’est limpide comme le sexe n’est pas si important, dans le roman. Moi, je me suis donné une contrainte forte dans Wastburg : tous mes personnages sont reliés à la Garde. Je suis donc partie sur la prémisse d’un univers très masculin où je n’ai pas pensé que la femme pourrait jouer un rôle important. C’est plus de l’atavisme qu’autre chose.
Mais étrangement, ce ne sont pas les lectrices qui m’ont fait remarquer mon tropisme masculin, ce sont des hommes qui m’ont mis (gentiment) le nez dans mon caca. Et depuis, c’est un tic genré contre lequel je travaille quand j’écris aussi bien du jeu de rôles qu’une histoire plus classique.
L’autre truc, c’est que depuis Wastburg, je suis devenu le papa d’une petite fille. Et forcément, je ne regarde plus le monde de la même manière. Je me pose des questions sur les jouets sexués, sur ce qui est acquis et inné dans la psyché masculine et féminine. Avant, c’était très théorique pour moi, mais là, c’est concret, donc ça influence ma manière d’écrire.

Vous vivez désormais au Canada, mais vous avez publié chez un éditeur français, pourquoi ? Votre livre est-il sorti au Canada ?

Être publié au Québec, c’est rejoindre 8 millions de gens dont 49% ont des difficultés de lecture. Si on ajoute à cela un roman écrit avec de l’argot franco-français, c’est mission impossible pour Wastburg d’exister là où je vis. Ça me ferait très plaisir d’être lu au Québec avec un roman plus accessible que Wastburg, mais pour le moment, c’est en France que ça se passe pour moi. Je me suis fait à l’idée que je ne croiserai sans doute jamais de lecteur de mon roman dans le métro de Montréal, c’est pas bien grave.

Comment, quand on est blogueur, se fait-on parrainer par 2 pointures pour son 1er roman ?

Laurent Kloetzer et moi avons travaillé pour le même magazine de jeu de rôles : Casus Belli. Nous n’avons pas pigé au même moment dans le magazine, mais comme il avait ouvert le sillon en publiant ses romans, c’était assez logique que je me tourne vers lui pour avoir des conseils.
Avec Jean-Philippe Jaworski, c’est du même tonneau : nous avons navigué là encore dans les
mêmes eaux rôlistiques et en plus nous avons maintenant le même éditeur.

Est-ce que le fait d’être devenu vous-même auteur a changé votre perception de lecteur et la manière dont vous appréhendez vos chroniques ?

Je pense être le même lecteur qu’auparavant, parce que publier un roman ne fait de moi un expert en critique littéraire, bien au contraire. Par contre j’ai cessé de bloguer depuis quelques mois. Non pas que je me sente le cul entre deux chaises, mais mon temps de clavier disponible est limité, j’ai dû faire un choix. Et c’est le blog qui a écopé.

Si vous en aviez le temps, y a-t-il un auteur que vous aimeriez particulièrement défendre à part Justine Niogret ?

Étrangement, ce n’est pas un auteur de fantasy, mais c’est David Simon, un ancien journaliste devenu écrivain et scénariste de série télévisée comme The Corner, The Wire et Treme. Il décrit si bien le réel des flics, des drogués et des habitants des quartiers… Wastburg lui doit beaucoup, mais je continue à lire ou regarder ses histoires, et elles m’influencent plus que toutes les autres. Dans Baltimore, il raconte un an de vie de flics. C’est magistral.

Et maintenant, quels sont vos projets ? Avez-vous un autre livre en cours ?

Je continue d’écrire du jeu de rôles car c’est une passion qui ne me lasse pas. Et je suis en retard pour rendre mon prochain roman aux Moutons électriques. Il s’intitule Sovok, c’est une histoire d’urgentistes dans une version rétrofuturiste de Moscou. Ça sortira en 2014, la couverture est déjà disponible sur
http://www.moutons-electriques.fr/images/ouvrages/264.jpg

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