Interview de Karin Slaughter

Interview de Karin Slaughter

Lors des derniers Quais du polar, j’ai eu le grand plaisir d’être conviée à une rencontre particulière avec Karin Slaughter, une de mes auteures préférée. Cela a été l’occasion d’un échange riche de près d’une heure autour de ses séries Grant County et Will Trent, et de ses derniers standalones.

  • En France, on vous connait surtout pour séries, Grant County et Will Trent. Depuis 2 ans on a eu le plaisir de vous voir dans 2 thrillers psychologiques indépendants, Pretty girls et Une fille modèle. Vous aviez envie de changement ?

Oui, pour garder mon esprit bien aiguisé, pour commencer. Et puis j’aime bien les procédures policières, les enquêtes policières, mais je voulais un peu changer de Couverture de Une fille modèle de Karin Slaughterfocus et me mettre du côté d’une personne qui justement ne fasse pas partie des forces de police. En tant qu’auteur, c’est assez facile lorsque son personnage principal est un représentant des forces de l’ordre : il va poser des questions, va avoir accès à des rapports médicaux-légaux, aux scènes de crimes, il va pouvoir approcher les suspects pour leur poser des questions. Je voulais un peu me poser des obstacles, comme ça, de manière à avoir un personnage qui n’a pas aussi facilement accès à ces informations-là, qui n’a pas le droit de les avoir, d’inverser le point de vue.

  • De changer comme ça totalement de perspective, c’était difficile ?

Oui, la difficulté c’était de ne pas écrire de personnages de femmes qui se lancent à l’aventure, comme ça, la fleur au fusil, mais d’avoir une intrigue et un déroulé de l’intrigue qui soient crédibles, avec des personnages qui avancent et qui évoluent de manière censée, crédible et que l’on puisse suivre sans se dire que c’est complétement farfelu.

  • Il y a une chose frappante dans les personnages que vous créez, c’est leur profondeur. Ils sonnent vrais.

Pour moi aussi ces personnages ont une dimension très très réelle. Que ce soit le personnage de Sara, que je suis depuis 20 ans, ou que ce soit Will, pour moi ce sont de vrais gens, je suis dans leur tête et c’est pareil pour les 2 standalones dont on parlait. Ajouté à ça le fait que la thématique de la sororité, le rapport entre les sœurs me touche énormément puisque j’ai 2 sœurs. Je suis la plus jeune d’une fratrie de 3 enfants. Et donc j’aime écrire sur ce rapport-là. C’est une relation qui pour moi est un terrain connu et qui est un terreau intéressant, puisque les sœurs on les adore et on les déteste aussi par moments. C’est un sujet qui m’est proche et sur lequel j’aime écrire et qui pour moi offre justement une grande crédibilité.

  • Justement, cette thématique de la famille m’a paru centrale dans vos 2 derniers romans.

Couverture de Pieces of her de Karin SlaughterVous avez raison, le dernier livre que j’ai écrit, Pieces of her (à paraître cet été aux US), traite de la relation mère-fille. C’est aussi un standalone. C’est vrai que jusqu’à présent j’ai beaucoup écrit sur la relation père-fille, étant moi-même très proche de mon père, et j’avais envie de bifurquer, de ne pas rester que dans ce créneau-là et d’écrire sur une relation entre une mère et sa fille. Et en fait je me suis rendue compte que cela revenait un peu au même dans la mesure où, oui cela tournait autour de la thématique de la famille, qui est une thématique centrale chez moi. C’est une thématique universelle, tout en gardant à l’esprit que lorsque les femmes écrivent sur cette thématique-là, on dit que c’est un roman domestique et lorsque ce sont les hommes on dit que c’est de la littérature.

 

  • Un autre thème que je trouve récurrent dans vos romans, est la violence faite aux femmes. Voulez-vous nous en parler ?

Aux États-Unis, la majorité des crimes sont perpétrés à l’encontre des femmes. Lorsqu’on est une femme entre 0 et 40 ans, dans le top 5 des causes de mortalité figure les homicides. Une femme enceinte a plus de chance de mourir sous les coups de son conjoint que de mourir lors de l’accouchement. C’est dangereux d’être une femme, et je pense que c’est dangereux de ne pas parler de cette violence, donc moi j’en parle. De même que je ne me permets pas de dire aux femmes ‘Vous devriez lire mes livres’ parce qu’ils parlent de ça, personne n’a le droit de me dire que je n’ai pas le droit d’écrire sur cette violence. Parce que taire cette violence, c’est en faire partie. Dans mes romans, je présente des femmes fortes, pas des histoires d’amour à l’eau de rose, des femmes qui sont fortes, qui se soutiennent entre elles. Et surtout dans cette atmosphère actuelle où beaucoup de conneries ont été dites, notamment en France, sur la violence faite aux femmes, je réitère sans cesse le fait que cette violence, ce sont des actes qui ne sont pas sexy, excitants, sympathiques ou drôles. Ce sont des actes horribles et je ne tiens pas à en faire des actes romantiques mais à les dénoncer pour ce qu’ils sont.

  • Il y a moins d’un mois, nous célébrions la journée des droits des femmes, trouvez-vous que leur condition s’améliore dans le monde ?

Oui et non. Les femmes en Arabie Saoudite ont commencé à avoir le droit de conduire mais il y a des femmes en Afrique qui continuent à être violées et kidnappées. Si on regarde les femmes en Occident, elles sont globalement, surtout en ce moment, super en colère, une colère typiquement féminine. Moi j’ai beaucoup de femmes autour de moi qui ont fini par quitter leur mari ou leur compagnon, parce qu’au bout de 2 jours à rentrer à la maison avec la vaisselle qui continuait à trainer au fond de l’évier alors qu’ils avaient promis de la faire, elles ont dit ‘j’en ai marre, ça suffit’, et les maris disaient ‘mais tout ça pour de la vaisselle ?’. Non ce n’est pas la vaisselle, c’est ça, ça et ça et la liste des doléances et des conneries qu’elles en ont marre d’encaisser. Donc ça, ça bouge, le fait que les femmes se disent ‘je ne suis plus obligée de supporter ça’. Et c’est un progrès qui peut se traduire aussi dans les films et qui peut se voir à Hollywood. Mais d’une certaine manière le destin des femmes à travers les âges a été d’être impuissantes, dans une situation d’infériorité. Les femmes qui sont à un niveau plutôt élevé, oui je pense qu’elles s’en sortent et qu’il y a du progrès, mais les femmes qui sont à des niveaux plus bas, dans la société, continuent à payer le prix de cette impuissance.

  • Vos romans sont noirs, mais dans Pretty girls on passe encore une étape avec le thème du snuff movie. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de choisir ce thème et n’avez-vous pas craint de choquer vos lecteurs ?

En fait j’écris sur des sujets qui m’intéressent, sans m’inquiéter de la réaction des lecteurs. Pour ce sujet-là en particulier, c’est un agent du FBI qui m’en a parlé. Il couverture de Pretty girls de Karin Slaughterenquête, comme des milliers d’autres agents sur le deep web, et il m’a parlé de cette vraie enquête qu’il avait menée et d’une autre qui avait eu lieu en Californie. C’est une vraie enquête, une vraie affaire qui a existé, ce n’est pas le fruit de mon imagination. Aux États-Unis, grâce à la loi sur la liberté d’informations, on peut lire les rapports de police. Donc c’est aussi pour ça que j’ai pu avoir un accès assez précis à ce type de dossier. Et oui, d’un côté, pour Pretty girls j’avais envie d’écrire sur cette violence, mais j’avais aussi envie d’écrire sur le couple, Claire et Paul. Ce couple qui se pense parfait alors qu’il repose sur un fondement de mensonge.

Spoiler alert
  • Lorsque vous écrivez, comment construisez-vous vos romans ? Que faites-vous en premier ? Que trouvez-vous le plus difficile et au contraire le plus facile ? La construction des personnages, l’intrigue, … ?

En fait cela dépend des livres. En règle général ce qui est important, c’est la notion que j’ai du 1er chapitre, ce qui s’y passe et les protagonistes. Je viens de terminer Pieces of her, je travaille à celui qui va sortir l’année prochaine, autour de Sara et de Will, et j’ai un carnet dans ma douche qui est water proof, de manière à prendre des notes sous la douche. Je jette donc des notes sur notamment l’ouverture, car c’est ça qui donne le ton du livre et qui pose les personnages. C’est ce que j’ai fait pour Pretty girls et pour Une fille modèle. J’ai plus une vision un peu cinématographique dans ma tête, comme une séquence d’ouverture de film.

  • Dans Pretty girls et Une fille modèle vous avez mis en place plusieurs points de vues, est-ce difficile de jongler entre eux ? Et de trouver à chacun sa « voix » propre ?

Quand j’arrive à la fin de l’écriture d’un roman, ces voix dont vous parlez sont bien en place dans ma tête. Ce que je fais à ce moment-là, c’est que je reprends la lecture à parti du début, en lisant tous les chapitres afférent à un personnage, puis tous ceux afférent à un autre, pour m’assurer qu’il y ait une cohérence de ton. Par exemple, j’ai retravaillé tous les chapitres de Charlie, tous les chapitres de Sam, en faisant en l’occurrence attention à une autre donnée pour celui-là, c’est celle de l’âge. Au début du roman, elles sont jeunes et à la fin elles ont une quarantaine d’année, donc je devais m’assurer que l’évolution du personnage fonctionne aussi et que leur voix, leur manière d’être et de parler fonctionne de bout en bout. Sam est plus froide, on a l’impression que c’est un personnage plus tendu alors qu’au fond d’elle-même c’est plutôt une femme calme. Inversement, Charlie est quelqu’un de plutôt chaleureux, que tout le monde apprécie alors qu’en son for intérieur c’est plutôt quelqu’un de très nerveux et très tendu. C’est toute la difficulté, tout l’exercice consiste à trouver leur voix et construire leur individualité.

  • Dans Hors-d’atteinte, vous avez mis fin à la série Grant County d’une manière assez choquante et radicale qui, je pense en a surpris plus d’un et moi la première. Pourquoi ?

couverture de Hors d'atteinte de Karin SlauughterSara et Jeffrey, ils étaient très heureux et les lecteurs croient qu’ils ont envie de lire des histoires de gens heureux mais en fait ce n’est pas vrai, ils ont envie de lire des trucs tragiques parce que sinon ils s’ennuient. Il y a 6 romans avec Sara et Jeffrey, et je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à raconter ces histoires dans la même petite ville, où des choses horribles se passent. Au bout d’un moment les gens allaient se dire ‘Mais pourquoi les habitants n’ont pas tous déménagé, c’est quand même un ramassis de pédophiles et d’assassins !’. Donc au 4e livre, j’avais déjà mis en place la fin de la série. Et entre le 5e et le 6e, j’ai écrit Triptyque, juste avec Will qui montre ses changements à l’œuvre et comment il évolue. Puis il rencontre Sara, qui finit par s’intéresser à lui. Dans Irréparable, je me penche sur sa relation avec Amanda et tout ça vient expliquer son changement à lui et pourquoi Sara peut s’intéresser à lui.

  • J’ai justement été très surprise de voir revenir Sara dans Génésis. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Parce que je ne voulais pas la laisser partir et puis parce que j’aime écrire ce personnage qui est pour moi l’un des plus difficiles à écrire, parce qu’elle est intelligente, droite dans ses bottes, elle sait ce qu’elle veut. On sait très bien qu’une femme est susceptible de haïr une autre femme rien qu’en voyant sa photo et en la trouvant belle, par jalousie mal placée. L’exercice pour moi consiste à écrire un personnage qui ne soit pas parfait, sans quoi elle va générer cette réaction négative. Lee Child, Harlan Coben, peuvent écrire des personnages d’hommes puissants, intelligents, parfaits, ça passe. Si une femme écrit un personnage comme ça, ça ne passe pas, ça va engendrer des réactions négatives, à moins que ce soit un personnage de super héros féminin. Il faut que je fasse attention à ma tendance à me projeter dans Sara, à projeter tout ce que moi, j’aimerais être et donc écrire un personnage trop parfait. C’est un exercice vraiment difficile et c’est ce en quoi j’aime Sara, parce qu’elle est vraiment complexe.

  • A propos de personnages qui partent et reviennent… Quid de Lena ? La reverra-t-on après Au fond des bois ?

Oui, elle va revenir. Pas dans le livre qui sortira l’année prochaine, mais celui d’après.

  • Et Angie ?

Oui, aussi. Je ne peux pas vous raconter les histoires, mais elle va forcément se faire remarquer et semer le trouble. Mais elle ne va pas commencer une thérapie, elle ne va pas devenir quelqu’un de mieux, ce n’est pas une option.

  • Je ne sais pas comment elle est perçue aux États-Unis, mais en France, après le roman qui lui est dédié, j’ai été frappée et surprise de voir que les gens, généralement, ne l’aimaient pas, alors que moi je l’adore.

Effectivement, souvent ces personnages que ce soit Angie ou Lena, elles provoquent des réactions assez polarisées, soit on les adore soit on les déteste. Il me semble couverture de Angie de Karin Slaughterque c’est parce qu’elles expriment chacune une colère qui est typiquement féminine et qui met les gens très mal à l’aise. Ma grand-mère disait toujours ‘personne n’apprécie une femme en colère’ et on n’encourage pas dans l’éducation des jeunes filles à exprimer la colère parce que la colère est soit une manifestation d’hystérie soit des menstruations. Or, ces deux personnages-là, expriment une colère qui est très physique, ce qui me fait dire que c’est la raison pour laquelle les hommes les apprécient, et les lectrices ont tendance à moins les aimer. Pourtant ce sont des personnages qui n’ont pas froid aux yeux, qui font tout le nécessaire pour arriver à leurs fins, même si elles se retrouvent systématiquement dans de sales draps. Parce que je pense que c’est dans la nature des femmes de se faire du mal à elles-mêmes avant que les autres ne le fassent à leur place.

  • Tous vos livres n’ont pas encore été publiés en France, notamment Cop town. Peut-on espérer le voir prochainement l’être ?

Oui, HarperCollins est en train de se pencher sur la question pour les faire traduire et les mettre sur le marché français.

  • Vous nous avez déjà un peu parlé de votre actualité, mais pouvez-vous nous en dire plus ?

En 2019, il y aura un nouveau roman avec Will et Sara et je ne peux absolument rien vous dévoiler de l’intrigue.

  • Même pas un tout petit peu ?

Quelqu’un meurt.

  • Vous avez à votre actif pas loin d’une vingtaine de livres et nouvelles. Êtes-vous vous-même une grande lectrice ? Êtes-vous plutôt polar ou au contraire, préférez-vous des genres totalement différents.

Lorsque j’écris, je ne peux pas lire. En revanche, quand je n’écris pas je lis beaucoup, je lis des fictions historiques, des biographies. J’aime beaucoup Erik Larson, un auteur américain qui écrit sur l’histoire américaine de manière très réaliste, pas la version Disney. J’aime beaucoup les polars, je pourrais vous citer Alafaire Burke, Lee Child, John Connolly, Megan Abbott, Lisa Gardner. Il y a beaucoup de très très bons auteurs et j’aime beaucoup les lire.

Merci Karin !

8 comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *