Interview de Raphaël Albert

Interview de Raphaël Albert

Il y a quelques semaines, la sortie de De bois et de ruines clôturait les enquêtes endiablées de Sylvo Sylvain, l’elfe désabusé, et de son fidèle acolyte, Pixel dans un Paris revisité. Nous avons le plaisir aujourd’hui d’accueillir Raphaël Albert, qui revient pour nous sur cette aventure et plus particulièrement sur son épisode final.

  • Polar, fantasy, steampunk, uchronie… Waouh ! Les extraordinaires et fantastiques enquêtes de Sylvo Sylvain, sont d’une grande richesse. Comment avez-vous eu l’idée de mixer tous ces éléments ?

Ben euh, ce n’était pas vraiment réfléchi. J’ai commencé à écrire et, spontanément, j’ai mis tout ce que j’aimais dans le mixer en espérant que la mayonnaise prendrait. J’avais trois envies, en fait. La première, c’était de faire un monde à la fois familier et décalé ; je voyais un truc nettement plus onirique, d’ailleurs, à l’origine, mais, en cours de rédaction, les choses se sont mises en place d’elles-mêmes et j’ai suivi le mouvement qui s’était enclenché. La deuxième, c’était de mettre en scène tout ce qui fait frétiller mon imagination : les machines à vapeur, le Petit Peuple, les dirigeables, les mondes parallèles, les esprits de la nature, un XIXème siècle romanesque, la magie, et j’en oublie. Et puis, aussi, j’ai commencé à faire un clin d’œil, puis deux, puis trois, et chaque clignement m’amenait à glisser un élément nouveau dans le texte. La troisième envie, c’était de proposer un monde immersif dans lequel le lecteur aurait plaisir à se promener et à utiliser ses cinq sens. Je voulais un univers vivant et palpable.

  • Dans De bois et de ruines, l’intrigue se lie à l’Histoire de Paris avec la révolte de la Commune et plus tard, vous évoquez même l’arrivée des nazguls. Voulez-vous nous en parler ?

Couverture de De Bois et de ruines de Raphaël Albert

J’utilise l’Histoire comme une toile de fond. Elle participe du caractère vivant que je souhaitais donner au monde. Comme notre Terre, le Royaume est donc traversé par de vastes mouvements souterrains, sociaux, politiques et économiques, et il connaît également des événements ponctuels, des luttes de pouvoir et de classe, qui font qu’il évolue et vit indépendamment du personnage principal. Il offre ainsi un écosystème à plusieurs dimensions, ce qui génère des possibilités de péripéties, des décors, des thématiques, des obstacles ou des atouts dans la progression de l’intrigue. A ce titre, la Commune est un « mythe » incontournable et hautement romanesque de l’histoire parisienne qui avait toute sa place dans la révolution industrielle qui touche mon Royaume. Quant aux nazguls, l’idée m’est venue en imaginant le parcours de Sylvo à travers le XXème siècle. Le parallèle nazi/nazgul était facile à faire (j’ignore si c’est volontaire, chez Tolkien, mais le contraire serait étonnant), et était tout à fait conforme à une des thématiques de mes romans : la domination de l’humanité sur les autres peuples et le racisme. Ça ajoutait une dimension dramatique à mon épilogue, et puis j’avoue que j’avais un peu en tête l’actualité, la vraie, avec la (re)montée des extrêmes droites en Europe…

  • Ce Panam revisité est particulièrement coloré, et cela transparaît jusque dans le nom de ses rues. Cela m’a toujours amusée de les découvrir, comment les avez-vous choisies ? Cour-sale, Pot à gnôle, Saint George RR Martin…

Le jeu avec les noms de rue me permet, un, de faire un certain nombre de clins d’œil, et, deux, de laisser libre cours à mon goût immodéré pour les calembours plus ou moins réussis (et souvent moins, je le concède volontiers).

  • Tout au long de la série, qu’avez-vous trouvé le plus difficile à écrire, et au contraire le plus facile ?

J’en ai bavé avec certains décors, objets ou vêtements, et certaines scènes d’action. Les décors, parce que c’est difficile de bien décrire un bâtiment, un lieu, une fringue ou une mécanique (pour moi, en tout cas : question de vocabulaire, de timing de narration, de pertinence dans le récit, etc.). Et puis aussi, parce que c’est un monde de fantasy avec une touche steampunk, il fallait que je propose des descriptions un peu colorées pour donner de l’épaisseur et de la cohérence à certains pans imaginaires de Panam. Pour les scènes d’action, le fait est que je voulais des scènes d’action hollywoodiennes et donc très visuelles, cinématographiques, et que ce n’est pas facile à écrire (pour moi, encore une fois ; je ne sais pas comment s’en tirent les autres auteurs) : que ce soit une course-poursuite ou un gunfight, il ne m’est pas toujours évident trouver des péripéties un peu relevées, et de les décrire avec précision et de manière excitante.

  • Dans Confessions d’un elfe fumeur de lotus, nous revenons à Toujours Verte pour découvrir le passé de Sylvo, et le ton change radicalement. Est-ce toujours ainsi que vous aviez prévu cette partie ?

La réponse est oui. J’avais envie de ce break pour plusieurs raisons. Premièrement, en tant que lecteur, je sais que le charme d’uncouverture de Confessions d'un elfe fumeur d'opium de Rapahael Albert nouvel univers a tendance à s’effacer rapidement, ce qui invite à renouveler la série sans trop tarder, et puis, toujours en tant que lecteur, j’aime que l’auteur me surprenne et m’emmène là où je ne m’attendais pas à aller. Deuxièmement, en tant qu’auteur, j’aime bien surprendre le lecteur et l’emmener là où il ne s’attend pas à aller, et j’ai envie de varier les plaisirs d’écriture et de me surprendre moi-même. Pour tout vous dire, j’avais écrit Confessions d’un elfe fumeur de lotus comme un long témoignage narré sur un ton d’abord enfantin et qui prenait de la maturité au fur et à mesure que Sylvo grandit, et puis, sur les excellents conseils de Frédéric Weil et Stéphanie Chabert, c’est devenu un dialogue entre présent et passé, à travers les rêveries et les réveils successifs de Sylvo dans sa fumerie de Panam, et c’est bien meilleur ainsi.

  • De bois et de ruines est le dernier tome des aventures de Sylvo et Pixel. Avez-vous toujours connu la fin et su qu’il n’y aurait que 4 tomes ?

La réponse est oui. Enfin, pour être exact, je prévoyais bien quatre étapes, quatre blocs, mais je me demandais si le quatrième récit tiendrait en un seul tome. Bon, il s’avère que oui, et c’est bien, je n’aime pas délayer inutilement. Pour la fin,

Spoiler alert

  • C’est un tome très dynamique mais également empreint d’une profonde mélancolie. Vous y abordez la délicate question de la rédemption de Sylvo. Quelle était votre intention avec ce personnage ?

L’objectif était de marier les thèmes du polar, avec sa dimension souvent sociale et politique, et ceux de la fantasy, marqués par des enjeux d’ampleur héroïque. Mais je voulais un type qui nous ressemble un peu, qui sonne juste. J’ai donc essayé de brosser un portrait ambigu, complexe, de proposer une vraie personnalité, en optant tout de même pour un profil particulier, celui de criminel rongé par une juste culpabilité, de héros déchu devenu privé minable mais qui se retrouve à peser, quoique de manière plus ou moins involontaire, plus ou moins marginale, sur la marche du monde. C’est que la fantasy se prête plus à la tragédie antique qu’au drame bourgeois, quand même, non ? Et puis surtout, j’avais envie de lire les aventures d’un anti-héros, une catégorie de protagoniste qui me semblait (à tort ou à raison) assez rare en fantasy, et donc assez décalé pour apporter une touche d’originalité. Un type un peu lâche qu’il faut pousser dans l’aventure parce qu’il n’ira jamais de lui-même… Pour ça, quoi de mieux qu’un Royaume agité et un passé marqué par de noirs méfaits ?

  • Cela n’a pas été trop dur de dire au revoir à vos héros ?

Je dois reconnaître que ça m’a fait quelque chose. Un sentiment paradoxal : un peu de mélancolie d’avoir fini un projet qui m’a pris quinze ans, un petit pincement d’en finir avec des personnages que j’aime bien, mais aussi la joie d’avoir fini un projet qui m’a pris quinze ans et de pouvoir passer à autre chose.

  • Et maintenant, qu’avez-vous prévu ?

couverture de Tschaï, retour sur la planète de l’aventure

Eh bien, j’ai plusieurs synopsis de romans, dans de nombreux genres différents, mais encore rien d’abouti. Heureusement, Frédéric Weil a des idées pour moi : il y a quelques mois, il m’a branché sur un Ourobores sur Tschaï, le cycle de Vance qui m’avait tant titillé l’imagination à l’âge de douze ans. Ça donne un très chouette livre, écrit comme toujours à plusieurs mains (en l’occurrence celles de Jeanne-A Debats, d’Etienne Barillier et d’Adrien Thomas), illustré par Dogan Oztel, et mis en page avec une super maquette de Cyrille Dauméjean. Ça sort avant Noël, et j’y tiens le rôle de l’Homme-Wankh.
Pour le reste, tout est ouvert. Come on !

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