Sovok / Cédric Ferrand

Sovok / Cédric Ferrand

Couverture de Sovok de Cédric Ferrand aux Editions Les Moutons Electriques
Résumé : Moscou, dans un futur en retard sur le nôtre. Manya et Vinkenti sont deux urgentistes de nuit qui circulent à bord de leur ambulance volante de classe Jigouli. La Russie a subi un brusque infarctus politique, entraînant le pays tout entier dans une lente agonie économique et une mort clinique quasi certaine. Le duo d’ambulanciers est donc le témoin privilégié de la dégradation des conditions de vie des Russes. Surtout que leurs propres emplois sont menacés par une compagnie européenne qui s’implante à Moscou sans vergogne. Et puis un soir, on leur attribue un stagiaire, Méhoudar, qui n’est même pas vraiment russe, selon leurs standards. Ils vont quand même devoir lui apprendre les ficelles du métier.

Avis : J’avais complètement adoré le premier roman de l’auteur, Watsburg, qui faisait preuve d’une originalité bienvenue et rafraichissante dans l’univers parfois figé de la fantasy. C’est donc avec impatience que j’attendais de pouvoir découvrir ce nouveau titre. Si les deux histoires n’ont rien en commun, on retrouve sans aucun doute le talent de leur auteur pour les conter. Cédric Ferrand nous entraîne cette fois dans une Russie rétro-futuriste. Alors que le peuple moscovite bénéficie d’avancées technologiques en avance sur les nôtres, le pays sombre dans un marasme politique et économique.

Nous sommes introduits dans cet univers à la fois connu et nouveau par Méhoudar, jeune Birobidjanais (région administrative indépendante juive) naturalisé russe pour « acte de bravoure » pendant la guerre. Le récit commence lors de son entretien d’embauche dans la société d’ambulances volantes Blijni. C’est gratuitement, qu’il devra apprendre les bases auprès de la revêche Manya, et du syndicaliste Vinkenti.

Nuit après nuit, nous suivons les interventions de cet improbable trio. Les heures qui défilent rythment le récit, entre attentes, urgences, négociations… Sovok, c’est comme de regarder un épisode de New York 911, mais de l’unique point de vue des ambulanciers et surtout, qui aurait été tourné sous acide. Les ambulances sont équipées de Kalachnikov et la concurrence qui règne est tellement rude que les agents de santé n’hésitent pas à payer pour emporter une intervention lucrative, ou à l’obtenir par la force des armes.

Avec un humour pince sans rire qui n’a l’air de rien, mais qui fait tout, l’auteur nous fait rentrer de plein pied dans cet état totalitaire et corrompu où, entouré d’un vent glacé et incisif, le peuple survit de bout de ficelles et de petites magouilles. Même s’il n’y a pas vraiment d’intrigue, on ne s’ennuie pas une minute. Sovok est un instantané, quelques moments volés dans la vie de nos trois protagonistes, témoins privilégiés d’un monde en déliquescence. On dit parfois de certains chanteurs qu’ils ont une voix, Cédric Ferrand a, lui, indéniablement une plume.

« – Dans le temps, notre nom administratif était : oblast autonome juif. […] C’est là-bas que les miens ont trouvé refuge eux aussi.
– Refuge contre quoi ? demande, incrédule, Vinkenti.
– Eh bien, Hitler, les nazis…
-Ah, ça. Oui, d’accord, je vois, maintenant. Oui, oui.
En fait, non. C’était il y a longtemps. Du temps de l’arrière-arrière grand-père, c’est dire. La Grande guerre patriotique. Un chapitre assez flou dans le livre d’Histoire de Vinkenti. Des sacrifices, des victoires. Pas de juifs, ça se saurait. Donc si la famille de Méhoudar avait filé au fin fond de la Sibérie, c’était forcément pour fuir l’effort de guerre. Juif, ça devait être un synonyme de déserteur ou d’objecteur de conscience. Et l’État avait été assez magnanime pour qu’ils s’installent loin du front, entre eux. […]
– Mais t’es russe ?
– Moi oui, mais pas le Birobidjan. L’oblast a toujours été à part, même au temps de l’Union. On a glissé de l’autonomie à l’indépendance, mais plus parce que Moscou ne s’occupait plus de nous que parce qu’on voulait être maîtres chez nous. Ça s’est fait du temps de mes parents. Et pas comme avec les Bulgares ou les Roumains, hein : pas un coup de feu, rien.
Ce qui confirme à Vikenti que juif, ce doit être de l’argot de l’ancien temps pour désigner un pacifiste. »
 
Roman publié aux éditions Les Moutons Électriques (La bibliothèque voltaïque) 

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